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22 juillet 2010 4 22 /07 /juillet /2010 07:09

J'aimerai savoir jouer d'un instrument. Ce n'est pas le cas et bien qu'il ne soit jamais trop tard, le temps me manque aujourd'hui pour me plonger dans l'étude du solfège. Il est ici question d'histoires familiales, de secrets enfouis et de Stradivari. Une douce mélodie se dégage de ce livre où la description du corps à corps entre l'homme et son instrument prend tout son sens.
Mademoiselle 

" Le son profond d'un violoncelle s'élevait au dessus d'une allée du cimetière, dans le ciel glacé de l'hiver lorrain.
Thomas enterrait sa mère.
Derrière lui, la famille paternelle dessinait un décor sombre et compact. Près du prêtre et du cercueil en chêne, Joséphine, la bonne, que tous appelaient Nanie sanglotait doucement. Elle tenait à la main un grand mouchoir à carreaux, dont elle usait mécaniquement. Auprès d'elle, une petite fille levait de temps en temps la tête vers le visage en larmes de la vieille femme.
Derrière le trou béant, Simon, dans un manteau gris râpé, était assis sur un petit tabouret, les mains en partie enveloppées de laine à cause du gel. Il jouait des extraits de morceaux que Delphine lui avait appris autrefois, quand elle lui donnait gratuitement des leçons. Ases pieds il y avait deux boîtes en bois.
Il alternaient soigneusement les deux violoncelles, comme si c'était important. Les personnalités parisiennes, mêlées aux domestiques, aux paysans du Manoir et aux gens du village, écoutaient religieusement. Le dfroid crispait le bois et chaque fois qu'il changeait d'instrument, il passait de longues minutes à l'accorder.
Lorsqu'il entendit les premières mesures d'une berceuse de Fauré, Thomas tressaillit. Le parfum de sa mère se dressa devant lui, comme un  voile éphémère. Enfant, il embrassait en une même image ses bras souples en mouvement, son long visage pâle, son buste mince, étrangement solide. Il attendait qu'elle amenât vers lui d'un geste sûr la phrase musicale, fermait les yeux, imaginait qu'il prenait la place de l'instrument au creux du corps de sa mère. Pui elle jouait cette berceuse de Fauré et alors, il savait qu'elle allait le laisser, l'abandonner à la nuit.
Le regard acéré de Thomas s'attarda sur le dos fin, le profil osseux, la courbe presque féminine du cou de son frère de lait. Il observa le buste interminable de Simon faire écrin à l'instrument. Chaque note prolongeait le temps de Delphine, allongée maintenant dans un lit de bois.
Thomas n'entendit bientôt plus que le son des violoncelles. Les instruments avaient toujours fait partie de sa vie. Le Vuillaume à terre était le cadeau que son père avait fait à sa mère. Il n'avait pas, à l'époque, la valeur démesurée qu'il avait atteinte depuis. L'autre, dont Thomas soupesait à l'instant la sonorité, intacte malgré le froid et le vent avait été fabriqué par son grand-père en 1929. Dans les cuisines de son enfance, il avait appris par les conversations entre domestiques que cette années-là était aussi celle du suicide de son grand-père.
Sa mère n'en parla jamais. La lignée paternelle non plus.
Thomas petit, fut longtemps assailli d'émotions contradictoires, la peur, la honte, l'attrait irrésistible vers le violoncelle, le bonheur de la musique et de sa mère réunies, mais ces émotions furent balayées part le devoir d'être un jour l'héritier du Manoir.
Alors, il s'était tu lui aussi."

Photo DR

arton11882[1]

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Published by Mademoiselle - dans L'Incipit du jeudi
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