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29 juillet 2010 4 29 /07 /juillet /2010 09:05

Voici le dixième et dernier volet de ma série "L'Incipit du jeudi". J'aurai pu continuer ainsi pendant des mois. Je n'en vois pas l'intérêt. Ce blog est un terrain d'expérimentations, les idées se bousculent, voient le jour et s'éclipsent. A présent, j'ai d'autres projets. Dès la rentrée une nouvelle rubrique viendra remplacer celle-ci. Tout ce que je peux dire, pour l'instant, c'est qu'elle plaira aux amoureux des livres... Bonne lecture.
Mademoiselle

" La brume restait accrochée aux bosquets qui défilaient le long de la voie. J'effaçai un peu de buée sur la vitre. Les premières maisons apparurent. Le train ralentissait déjà. Mon coeur se mit à battre, m'arrachant à la somnolence où m'avait plongée le rythme monotone des essieux. Refermé sur ses secrets, le village se dessinait dans le creux du vallon.
Le crissement des roues, comme une plainte montant du sol, déchira le silence. Il était trop tard pour revenir en arrière. Les murs gris de la gare s'inscrivirent dans le cadre de la fenêtre tandis que la voix du controleur annonçait trois minutes d'arrêt.
J'aurai pu rester là assise, sans bouger. Le quai était désert. On n'entendait plus que la respiration rauque de la locomotive, comme une bête rongeant son frein, pressée de repartir.
D'un mouvement brusque, je pris mon sac. A peine avais-je le pied sur le bitume que le train redémarrait et disparissait dans le brouillard.
Je suivis la rue qui descendait en pente douce vers la grand-place, guidée par les tuiles sombres de la pointe du clocher qui dépassait des toits.
Il m'avait dit :
- Vous ne pouvez pas vous tromper, il n'y a qu'une maison en face de l'église, c'est là.
Trouant le murs de parpaings aux parements bistre, les vieilles dentelles blanches des rideaux laissaient entrevoir des yeux posés sur moi.
Je frappai à la porte. J'entendis des pas, un bruit de clef ; au bout de quelques instants, il fut là, immobile dans la pénombre du vestibule.
- Ne restez pas dehors, il gèle.
Comme, je l'avais imaginé en entendant sa voix au téléphone, il était devenu un autre homme. Je cherchais dans ma mémoire des images de lui. Enfant, chaque semaine, je dessinais sur de grandes feuilles de papier des châteaux, des chemins, des rêves et des cauchemars, pendant qu'il tirait longuement sur sa pipe en me regardant.
Depuis dix ans, il ne voulait plus voir personne. Ses patients avaient-ils eu raison de son désir d'écoute ? Des rumeurs avaient circulé à l'époque : un accident cérébral aurait altéré sa faculté de parole, l'obligeant à interrompre son séminaire, à abandonner la foule de ses disciples, pour se retrancher dans la solitude. Il partit, laissant tout derrière lui, et se retira dans ce lieu qui lui ressemblait si peu.
Aujourd'hui, à nouveau, j'étais face à lui. J'avais envie de pleurer, de me blottir dans ses bras, mais je ne bougeai pas. 
Il prit mon sac, le déposa sur une banquette, suspendit mon manteau à côté d'un miroir biseauté. Je le suivis dans la cuisine. Deux assiettes et une soupière avaient été disposées sur une table recouverte d'une nappe en toile cirée à carreaux rouge et blanc. Il m'invita à m'asseoir.
Il souleva le couvercle et nous servit. Ses mouvements étaient réguliers et calmes ; fermé, silencieux, il semblait attendre que je parle. J'étais dans cette maison pour cela, il le savait. Il me connaissait mieux que personne.
Mais les mots ne venaient pas. Je me calai sur son rythme, en silence. Je finis par murmurer son prénom :
- Roland...
-Oui, me répondit-il en plongeant ses immenses yeux verts au fond des miens.
Dix ans. Dix longues années d'absence. Les seules nouvelles, je les apprenais par les livres qui lui étaient consacrés. Il était devenu une figure majjeure de psychanalyse mais pour moi, c'était différent : il restait celui que je voyais tous les jeudis matin, à la sortie de l'école.
Un jour, javais interrogé ma mère :
- Pourquoi Roland s'occupe-t-il de moi ?
- Parce qu'il t'a vu naître.  
Le fil de nos conversation, nos rendez-vous hebdomadaires ne s'étaient interrompus qu'avec son départ. Quelque temps auparavant, il m'avait demandé de ne plus l'appeler.
Je me revois sortir de son bureau, retenant mes larmes, traverser la place de l'Alma, et sangloter au bord de la Seine sous une pluie battante.
Cette nuit-là, je rêvai que, ne parvenant plus à me souvenir de mon nom, je cherchais mon passeport, mais il avait disparu." 

Photo DR
Le-Chemin-des-sortileges[1]

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Published by Mademoiselle - dans L'Incipit du jeudi
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commentaires

Mademoiselle 29/07/2010 18:37


C'est gentil ça ! Bises Lucie


Lucie Poum 29/07/2010 14:15


J'ai hâte de découvrir tes prochains projets ! C'est toujours un plaisir de passer sur ton blog, merci Mademoiselle ;-)